Les familles dans l’Ecriture sainte

par Père Henry de Villefranche, exégète, professeur à la faculté Notre-Dame, collège des Bernardins, Paris. -

Avant de commencer, il faut préciser un état des lieux. Dans les grandes références catéchétiques sur la famille, que sont, par exemple, le Catéchisme de l’Eglise catholique (CEC) ou le Compendium de théologie morale, qui sont remis à jour régulièrement, les citations bibliques sont extrêmement peu nombreuses. Dans le quatrième chapitre du Compendium sur la famille, il n’y a pas du tout d’aperçu biblique car la manière de la Bible de parler de la famille est tout à fait singulière. La Bible et le CEC ne fonctionnent pas tout à fait sur les mêmes registres. C’est une question de théologie fondamentale de déterminer ce que l’on demande aux deux types de texte.

Nouvelle Bible à la procure

Première lettre de Saint Pierre

Ce texte fait partie d’un encouragement baptismal. Au deuxième chapitre, l’apôtre veut que nous nous situions comme des personnes qui avancent, qui cheminent, des nomades, voire des migrants (le mot grec paroikos a donné le mot paroisse). Le comportement chrétien n’est pas bien compris par ceux qui ne partagent pas leurs convictions ; il faut donc montrer comment, malgré les apparences, c’est un comportement heureux, par exemple la miséricorde, et on compte sur Dieu pour retourner la situation.

C’est dans ce contexte que nous trouvons les « soyez soumis », aux autorités (1P 2, 13), domestiques  à vos maitres (1P 2, 18) surtout quand ils sont acariâtres, femmes à vos maris (1P 3, 1). On est dans un contexte général d’opposition ; l’État, c’est Néron qui est quelqu’un de malfaisant et de persécuteur. Que veut dire se soumettre à un pouvoir persécuteur, à un patron coléreux ou à un mari qui n’est pas chrétien ? Le verbe grec utilisé ici (upotassomai) signifie en fait « mettez-vous en bonne position », c’est-à-dire, dans ce cas, « adaptez-vous ». Le sens du mot grec, comme du mot français, nous invite à une attitude beaucoup plus nuancée que celle qu’évoque à première lecture le mot de soumission. Le sens frontal est un contresens. Nous sommes là déjà dans un enseignement théologique ; on compte sur l’aide de Dieu pour résoudre des situations concrètes qui sont conflictuelles. On les prend sur tous les registres, la société, le travail et  la famille.

Comment peut-on apprécier cette souplesse, qui n’est pas mollesse, cette faculté d’adaptation ? Elle fait partie des fruits de l’Esprit saint. Il faut se rappeler ce que l’on demande à l’Esprit saint le jour de la Pentecôte dans une séquence avant l’Évangile : assouplir ce qui est raide. Il y a une idée de discernement, d’adaptation, d’intégration et de choix dans un lieu où tout n’est pas dit et où il faut vraiment faire le point sur ce qu’il convient de faire. Ce texte est précieux car il permet de d’écarter certaines  attitudes caricaturales qui ne font pas partie de notre tradition.

Evangile selon Saint Luc : le jeune Jésus au Temple

Ce même verbe, nous le retrouvons dans le début de l’Évangile de Luc (Lc2, 51), dans le récit dans lequel le jeune Jésus, à douze ans, fait sa crise d’émancipation sous le regard douloureux de son père et de sa mère. Ce texte est souvent choisi pour la fête de la Sainte Famille. Le cas qui nous est présenté ici est un cas unique mais il devient un modèle à certaines conditions. On a le cas typique d’une famille qui fait une démarche de pèlerinage. Le jeune Jésus reste à Jérusalem sans que ses parents s’en aperçoivent. Ce sont des situations de la vie réelle même si on est aussi en présence du divin. Ses parents retrouvent Jésus au bout de trois jours ; il est assis dans le Temple au milieu des maitres à les écouter et à les interroger. C’est l’attitude d’un bon disciple : oser poser des questions au texte de la Bible, entrer en dialogue. Dans la tradition juive, il est important d’apprendre à poser de bonnes questions ; cela devrait le devenir aussi dans le monde chrétien.

Le texte nous montre que les questions sont légitimes, qu’elles concernent la paternité et la maternité humaines ou la paternité et la maternité divines. Les parents doivent s’y attendre mais, comme dans le texte, il y a souvent une incompréhension des parents devant les questions des enfants. Il faut du temps pour entendre et pour répondre ; il n’y a pas de réponse toute faite. Encore une fois, il faut s’adapter à toutes sortes de questionnements dans toutes sortes de contextes. On retrouve là  le même verbe que chez Saint Pierre : « Il descendit avec eux pour se rendre à Nazareth et il leur était soumis ». Là non plus, ce n’est pas une attitude passive ni une soumission à l’arbitraire. Jésus, comme tout adolescent,  doit s’adapter à des parents qui ne comprennent pas bien sa situation. Ce n’est pas une révolte mais une mise à niveau entre différentes personnes de différentes générations. Les mêmes questions se posent aujourd’hui dans notre propre configuration. Il faut accepter notre condition de « migrants » entre différents états de la petite enfance à la vieillesse.

Livre de la Genèse : histoire de Joseph et ses frères

On retrouve une analyse extraordinaire de la relation parents/enfants dans l’histoire de la famille de Jacob (Gn 37). C’est un texte exemplaire pour nous entrainer à bien lire la Bible avec les problèmes qu’elle pose et surtout les questions qu’elle suscite. La Bible suscite au moins autant de questions qu’elle n’apporte de réponses. Il faut accepter cette pédagogie pour avancer et renoncer à tout savoir.

Jacob ou Joseph ? Le récit biblique nous apprend à épouser des points de vue différents ; il y a rarement un seul point de vue dans une situation ; il faut avoir l’habileté, la délicatesse, le courage parfois, d’adopter d’autres façons de voir que la première  qu’on avait choisie.

Les premiers versets sont très riches : pourquoi donner l’âge de Joseph, ce qui est rare dans la Bible, et ajouter qu’il est encore jeune ? C’est une famille recomposée ; il y a trois mères et une quatrième dont on ne parle pas ici. Joseph est présenté comme quelqu’un qui rapporte à son père. Cela nous montre que tout n’est pas fait d’avance, même s’il a plus tard un comportement héroïque, et cela évite le danger d’hypocrisie qui existe si l’on n’est pas vrai. Par ailleurs, le point de vue de Jacob n’est pas clair ; il se trompe. La préférence de Jacob pour Joseph crée de la haine sans que l’on sache clairement si c’est contre lui-même ou contre Joseph. Il faut apprendre à s’interroger sur le détail car c’est là que se posent toutes les questions de relation entre les différents pôles à l’intérieur d’une famille.

Toutes ces relations sont affectées par une certaine violence et  toutes vont être l’objet d’une progression et d’un salut. Mais si on veut être sauvé, il faut bien reconnaitre de quoi on est malade, ne pas avoir peur d’identifier là où on est faible. Dans la suite du récit, Jacob ne comprend pas tout mais il retient toutes ces choses, comme on le dit pour Marie dans l’Évangile. Il faut prendre le temps, garder les choses dans son cœur et dans sa mémoire et petit à petit des éclairages et des solutions vont venir. Nous ne sommes pas dans l’immédiateté, les éclairages définitifs et immédiats manquent ; c’est quelque chose à construire.

La finale du chapitre 37 est assez effrayante. La scène finale est très violente. Jacob comprend que ce sont ses fils qui ont tué leur frère (dans la Bible, la « bête féroce »  désigne le péché). Aucune situation n’est plus horrible pour des parents.  Jacob prend le temps de pleurer, de prendre la mesure de la tragédie mais il ne se décourage pas, le temps continue. Tous les récits de la Genèse racontent une déchirure à l’intérieur d’une fratrie ou d’une famille mais on sait moins que chacun de ces récits se termine par une réconciliation (voir Israël et Ismaël, Jacob et Esaü, …). Joseph, par une histoire extrêmement complexe qui montre que la réconciliation n’est pas un coup de baguette magique, pardonne à ses frères et parvient à les convaincre que le pardon qu’il a donné est vrai.

 On commence toujours par une situation compliquée et on avance sur un chemin de réconciliation. La Genèse pourrait se résumer comme l’histoire d’une fratrie cassée et reconstruite. Cette démarche est exemplaire et on pourrait en  trouver un germe dans le tout début de l’anthropologie biblique, dans les chapitres 1 et 2 de la Genèse. Au sommet de la création, nous avons déjà l’idée d’une construction : au chapitre 1, on parle de mâle et femelle ; on ne parle d’homme et de femme qu’au chapitre 2. Sans tomber dans la théorie du genre, on apprend à être ce que l’on est, on apprend à consentir (ou pas) à être homme ou femme. On apprend aussi à être l’enfant de ses parents jusqu’à leur vieillesse ; les parents apprennent à être parents, tout au long de la vie de leurs enfants. Cela ne va pas de soi ; il faut faire des choix de la direction dans laquelle on veut aller.

L’annonce à Joseph

Après avoir pris des exemples concernant la famille sur un plan général, on peut en prendre un sur la question du mariage. La sainte famille, dans sa singularité, nous donne des éléments d’exemplarité, particulièrement dans le texte de l’annonce à Joseph (Mt 1, 18-24). De cette scène, nous pouvons tirer des leçons sur la manière dont nous vivons aujourd’hui une relation de conjugalité. Marie est accordée en mariage à Joseph ; avant qu’ils n’habitent ensemble, elle est enceinte par le fait de l’Esprit saint. Joseph, son époux, un homme juste, ne veut pas la diffamer publiquement, comme la loi le prévoit,  et décide de la répudier secrètement. On comprend qu’un homme juste reconnait que quelque chose de providentiel s’est produit et que cela ne le regarde pas, et qu’il s’adapte. L’Ange lui dit de ne pas craindre (indice que Dieu est à l’œuvre) de recevoir (meilleure traduction du verbe grec lambano que le verbe prendre) chez lui Marie, son épouse. Recevoir quelqu’un, c’est reconnaitre quelqu’un qui a une vocation dans laquelle Dieu intervient. Nous apprenons à reconnaitre le projet de Dieu en l’autre au-delà des apparences et à le reconnaitre comme quelque chose de bon pour nous et à nous y adapter. Cela prend du temps. L’Ange invite Joseph à reconnaitre en Marie sa spécificité et sa vocation singulière et Marie va élever Jésus avec Joseph qu’elle va recevoir non seulement comme un fils de David mais comme quelqu’un qui va faire grandir cet enfant et unifier ce qui est de l’ordre humain et de l’ordre divin. Ce récit devient exemplaire de toute croissance. Ce qui est un bonheur dans l’éveil à la foi, c’est la rencontre d’un enfant avec plus grand que lui, avec Dieu qu’on apprend avec lui à reconnaitre et à nommer.

Dans la Bible, les récits sont exemplaires de ce qu’il faut faire mais aussi de ce qu’il ne faut pas faire. C’est, par exemple, le cas du récit sur le personnage très rustique d’Elcana (Samuel 1, 1-10). Il ne comprend rien ; il est enfermé dans son point de vue masculin. La Bible montre que certains choix conduisent forcément à la violence. C’est chaque fois au lecteur de comprendre ce qui doit être fait et ce qui ne doit pas être fait.

Un dernier récit, pour mémoire. Dans l’Exode, les parents de Moise se sont adaptés à une situation redoutable, à la fois pour faire naitre leur enfant et pour l’accompagner. Et Dieu va veiller à ce que, dans des situations impossibles, s’ouvrent des opportunités pour l’épanouissement de la famille et de l’enfant.

En conclusion, la question de la temporalité est importante. Nous avons, à la fois, le temps du chemin et le temps de l’aboutissement ; nous avons deux pôles. Les récits bibliques mettent en lumière principalement le temps du chemin. Les données catéchétiques et dogmatiques  nous montrent le but, le terme du chemin. Il ne faut pas prendre l’un pour l’autre, mais ces deux pôles ne sont pas séparés l’un de l’autre. Comme Dieu est à l’origine de l’un et de l’autre, quelque chose de la fin est déjà présente dans le chemin. On goûte déjà par avance le but vers lequel on avance mais on n’a pas fini de marcher. Il ne faut surtout pas croire qu’à un moment donné on serait arrivé. Entre les deux pôles, toutes les réalités compliquées que nous avons observées sont l’objet d’une miséricorde de Dieu qui est leur sauveur. Toutes ces relations, époux/épouses, parents/enfants, sont grevées de fragilités et sont marquées par la grâce de Dieu qui opère une progression vers le salut. C’est toute l’espérance de pouvoir durer dans des situations compliquées car elles sont bien orientées par la bénédiction  divine.

Pour bien lire la Bible et le catéchisme et se servir de l’un et de l’autre, il faut se mettre dans l’état d’esprit de l’éveil à la foi. Les petits enfants de 3 à 6 ans sont en pleine croissance. Ils sont tendus vers l’avenir et, en même temps, ils sont capables d’avoir des perceptions quasiment achevées. Ils ont des fulgurances où on a l’impression qu’ils touchent au terme de leur vocation. En s’occupant de l’éveil à la foi, nous avons la chance de faire l’expérience de cette bipolarité par laquelle Dieu se manifeste à nous, dans un projet lumineux vers lequel nous sommes en chemin et dans une situation pleine d’épreuves et d’inachèvement qui, pour autant, reste pleine d’espérance et empêche que nous nous découragions. A nous de bien percevoir ces deux pôles et surtout de les faire identifier par les  parents, les catéchistes et tous les accompagnateurs, ce qui mettra, comme dit le Pape,  un peu de joie dans cette tâche de témoignage et de transmission.

 

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